Tension au Burkina, le silence coupable des institutions africaines

Article : Tension au Burkina, le silence coupable des institutions africaines
30 octobre 2014

Tension au Burkina, le silence coupable des institutions africaines

Le Burkina Faso vit actuellement au rythme des manifestations de rue découlant de la crise politique qui oppose le pouvoir en place et les partis de l’opposition. Les chancelleries occidentales appellent les deux parties à la retenue tout en insistant sur le respect de la Constitution actuellement en vigueur. Par contre, c’est le silence de mort chez le syndicat des présidents africains et dans les diverses institutions d’intégration du continent telles l’UEMOA, la Cédéao et l’UA, au point que l’on peut légitimement se poser cette éternelle question : « S’achemine-t-on une fois encore vers le laxisme des institutions africaines qui précipite l’embrasement des foyers de tensions ? »

Attendent-ils peut-être les premières victimes pour se préoccuper de la situation tendue engendrée au pays des « Hommes intègres » par l’annonce du gouvernement burkinabè le 21 octobre 2014, de présenter un projet de loi visant à modifier l’article 37 de la Constitution afin de permettre à l’actuel président de briguer de nouveaux mandats. Les dirigeants africains, qu’ils soient chefs d’Etat, de gouvernement ou responsables d’institutions régionales et continentales ont, à ne plus en douter un problème, celui de la non-anticipation. C’est dire combien ils sont de piètres gouvernants si l’on se fonde sur le dit-on : « Gouverner, c’est prévoir ». Mais non, une fois encore comme un médecin après la mort, ils se préparent à courir au chevet du Burkina Faso seulement quand le feu l’aura embrasé, quand ses enfants dans un profond désarroi seront inconsolables, quand les dommages collatéraux de ce qui se trame actuellement dans ce pays auront fini d’achever la frêle stabilité politique et économique de la sous région ouest-africaine et reléguer davantage le continent noir dans le sous développement.

Côte d’Ivoire, Libye, Mali, Centrafrique, etc., la liste est longue, des pays actuellement en conflit ou post-conflit. Mais habitués des grand-messes au cours desquelles ils discutent de tout sauf des intérêts de leurs peuples, du progrès harmonieux de leurs nations respectives, les dirigeants africains ne voient jamais rien venir. Leur dernière messe en date est la fastueuse célébration des vingt ans de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) organisée le 20 octobre passé à Ouagadougou, dans la capitale du Burkina sous le thème : ‘‘UEMOA, 20 ans : les voies d’un développement solidaire’’. Quelle ironie ? car le jour d’après ce pays hôte bascule complètement dans la déflagration. Et oui, le pays du « Grand Médiateur », Blaise Compaoré est à la croisée des chemins et cela n’inquiète outre mesure personne, du moins pas ses pairs présidents, ni la Communauté économiques des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) ou encore l’Union africaine (UA). Car, encore à leurs habitudes, ils laissent l’initiative aux autres, particulièrement à l’Occident sauveur, pour après crier à l’ingérence de ces puissances dans leurs affaires intérieures. Que de fanfaronnade leur pseudo-souveraineté qu’ils brandissent.

Au nom de ce pseudo-souveraineté M. Compaoré a fait ces jours-ci une sortie médiatique sur les chaînes BBC Afrique et Africa N°1 se permettant même de passer pour le donneur de leçons. (Lire LeFaso.net). Et pour cause, les Etats-Unis, la France et l’Union européenne percevant à juste mesure les drames qui se préparent dans certains pays de l’Afrique dont le Burkina Faso, ont pris depuis plusieurs mois déjà, le devant pour dissuader toute velléité de confiscation du pouvoir sur le continent ; ce qui lui déplaît. En effet, au dernier sommet Etats-Unis-Afrique, le président Obama a sans détour annoncé la position de son administration d’empêcher les chefs d’Etat africains qui souhaitent modifier leur Constitution en vue de s’éterniser au pouvoir. Depuis, cette position sera à maintes reprises, réaffirmée par le secrétariat d’Etat américain. La France également, au plus haut sommet soutient le respect scrupuleux de la Constitution par les chefs d’Etat en fin de leur dernier mandat. François Hollande dans une correspondance adressée à son homologue Compaoré, l’a réitéré et la délégation de l’Union européenne présente à Ouagadougou en a fait de même. Bref, la communauté internationale – au-delà des tropiques bien entendu – donne de la voix et maintient la pression sur le locataire du palais de Kosyam.

Alors, pourquoi ce silence coupable de l’Union africaine concernant la situation qui prévaut actuellement au Burkina ? Où sont passés les médiateurs et autres émissaires de la paix de la Cédéao ? Qu’est-ce qui justifie que l’UEMOA n’anticipe pas encore sur les voies du développement solidaire au Burkina ?

La responsabilité de l’Union africaine sera engagée si sa présidente ne prend pas maintenant à bras le corps la situation de tension grandissante au Burkina en faisant respecter la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la bonne gouvernance – Charte ratifiée par le Burkina Faso le 26 mai 2010 – ; elle, Nkosazana Dlamini-Zuma qui a hésité pendant longtemps avant d’impliquer tout récemment son organisation dans les tentatives de résolution de l’épidémie du virus Ebola.

La Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest et l’Union économique et monétaire ouest-africaine seront également tenues pour responsables si une fois encore, elles laissent pourrir la situation au Burkina Faso comme ce fut le cas en Côte d’Ivoire et au Mali, alors que ses membres se disent être tenus par un développement solidaire de la sous-région.

Si pendant qu’il est encore temps, Les chefs d’Etat des pays voisins du Faso, notamment ceux de la Côte d’Ivoire, du Mali – du fait que la réconciliation post-conflit y est encore balbutiante – et du Togo (à cause de l’échéance électorale à suspense en 2015), n’offrent pas efficacement leurs bons offices de paix, ces présidents auront eux aussi leur part de responsabilité des effets collatéraux qui découleront d’un nouveau conflit armé dans ce pays frère et ami.

Elle semble bien lointaine l’époque où le continent noir pouvait compter sur la solidarité légendaire de ses fils et filles. Pauvre Afrique.

Partagez

Commentaires

Benjamin
Répondre

Merci mon frère pour ce bel article. On dirait que tu lisais dans mes pensées. Je pensais même écrire un billet sur Mondoblog sur l'incapacité notoire de ces organisations panafricaines. Je n'ai plus besoin de continuer tu as "Tout dit". J'espère qu'il liront ce billet.
Benjamin, Ivoirien...!

maplume
Répondre

Merci cher Benjamin d'avoir aimé mon article qui en ce que je comprends, rejoint l'analyse que tu fais aussi de l’(in)efficacité de nos "organisations panafricaines". Espérons comme tu dis qu'il soit lu. Par ailleurs, je pense qu'il y a encore beaucoup à dire et à écrire sur finalement l'utilité de ces organisations continentales, c'est pourquoi je t'encourage à faire ton billet les concernant, quitte à traiter le problème sous un autre angle d'analyse. Pour finir Ben, je te promets d’avoir bien souvent un œil sur toi, je veux dire sur ton blog. Bonne continuation à toi aussi et au plaisir de maintenir le contact. Robert-Hugues du Togo...

Didier Makal
Répondre

Bravo. un texte intéressant. Frère, je pense qu'on devrait ignorer cette Union africaine qui n'est en réalité qu'une union des dirigeants contre l'Afrique. Ils se réunissent, se photographient et ne prennent jamais des décisions utiles. Rappelez-vous quand est-ce que cette UA a agi à temps?... Pas facile de trouver des cas concrets. Elles vient souvent, comme à propos du Burkina, pour dire "on ne va pas accepter un coup d'Etat" alors qu'en réalité on sait que c'est faux. Où était-elle lorsque Compaoré voulait changer la constitution? Incapable d'exercer des pressions utiles pour préserver la stabilité sur le continent. Ce club déçoit. Disons qu'après le tour des chefs d'Etats, ce devra être le tour de l'UA: elle changera ou elle disparaitra.

maplume
Répondre

Merci cher Didier d'avoir apprécié mon article. Je trouve également ton analyse du problème bien pertinente. C'est vrai que les institutions africaines notamment l'Union Africaine ne m'ont presque jamais inspiré confiance, néanmoins je ne te cache pas que j'ai espéré avec l'actuelle présidente que les lignes allaient finalement bouger; mais c'est toujours le statut quo. Nos chefs d'état veulent copier l'occident (L'Union européenne dans le cas présent) mais à cause de la mauvaise gouvernance n'osent pas aller au bout de leur investissement. Sinon on en serait depuis que l'UA existe déjà à un parlement panafricain qui relaie les profondes aspirations des peuples d'Afrique. Mais à la place, ce sont plutôt des institutions complètement en déphasage avec la vision des citoyens des différents pays membres. Au finish, c'est l'efficacité de ces institutions et par ricochet, leur utilité qui est à remettre en cause.

Boukari Ouédraogo
Répondre

Juste faire une remarque sur le titre "A Faso", au Faso pour dire au pays. Il serait mieux de dire au Burkina

https://lemessagerdafrique.mondoblog.org/2014/03/17/dire-burkinabe-femme-integre-non-burkinabaise/

maplume
Répondre

Merci cher Boukari pour votre remarque. J'en tiendrai compte dorénavant.