Compaoré Président à vie, ça passe ou ça casse

Etre Chef d’Etat à vie en Afrique n’est pas un fait nouveau. De mémoire, on peut citer Ahmed Sékou Touré de la Guinée, Félix Houphouët-Boigny de la Côte-d’Ivoire, Gnassingbé Eyadéma du Togo, Omar Bongo du Gabon, décédés respectivement en 1984, 1993, 2005 et 2009. Mais autre époque, autre mentalité pourrait-on être tenté de dire, tant le maintien indéfiniment au pouvoir passe mal de nos jours et Denis Sassou-Nguesso de la République du Congo (Brazzaville), Paul Biya du Cameroun, Joseph Kabila de la République Démocratique du Congo et Blaise Compaoré du Burkina Faso en sont les témoins.

Burkina Faso, le 21 octobre 2014. En annonçant la décision de soumettre à l’assemblée nationale un projet de loi visant à modifier la Constitution, le gouvernement burkinabè a précisé un peu plus l’intention de Blaise Compaoré de briguer un nouveau mandat à la tête de ce pays de l’Afrique de l’Ouest. Les réactions dont celle de la population n’ont pas tardé. Des manifestations pour protester contre le projet de loi adopté ont eu lieu la nuit même sur certaines artères de la capitale Ouagadougou fait constater Le Faso.net. Depuis plusieurs mois déjà que la classe politique, pouvoir et opposition sont à couteau tiré, cette dernière protestant contre le référendum favorable au maintien de Compaoré au pouvoir.

En rappel, Blaise Compaoré, a pris le pouvoir le « Jeudi noir » 15 octobre 1987, lors d’un coup d’État sanglant au cours duquel Sankara, son prédécesseur à la tête de l’État, a été tué. Compaoré a décrit le meurtre de Sankara comme un « accident »; cependant, cette affirmation est largement contestée. Au moment de prendre la présidence, il a déclaré que Sankara avait « trahi l’esprit de la révolution ». Il engage alors une politique de « rectification de la Révolution », en réalité un retour à la normale des relations avec la Côte d’Ivoire et implicitement de la France, qui s’étaient précédemment envenimées. En septembre 2008, le sénateur et ex-seigneur de guerre libérien, Prince Johnson affirmera que ses hommes avaient participé à l’assassinat de Thomas Sankara et cela sous l’instigation de Blaise Compaoré. Juste après son accession au pouvoir, il a éliminé deux chefs révolutionnaires Henri Zongo et Jean-Baptiste Boukary Lingani, accusés de comploter à l’encontre du régime. La responsabilité de Blaise Compaoré dans l’assassinat de Sankara a fait l’objet d’une plainte contre le Burkina Faso déposée par Mariam Sankara, la veuve de Thomas Sankara. En avril 2006, le Comité des droits de l’homme des Nations Unies a condamné le Burkina Faso pour refus d’enquêter sur les circonstances de la mort de Thomas Sankara (et d’en poursuivre les responsables)3. peut-on lire dans Wikipédia.

Bref, 27 années déjà que Compaoré préside à la destiné du pays des « hommes intègres ». Élu président pour la première fois en 1991 pour un mandat de sept ans, il sera réélu en 1998, 2005 puis 2010 pour son dernier mandat présidentiel qui prend fin en 2015, la constitution ne lui permettant plus de briguer un autre mandat en tant que président. Qu’à cela ne tienne, depuis deux ans que lui et ses supporters tentent un passage en force afin de faire sauter dans la constitution, les verrous de la limitation de mandat. Face à eux, se trouve une opposition unie et déterminée qui jusqu’à présent a du répondant. Mais à qui profitera ce face-à-face tendu ? Compaoré passera ou ne passera pas ?

Quelques raisons qui militeraient pour son maintien et pour lesquelles il voudra coûte que coûte que ça passe :

  • sa prise du pouvoir et le long exercice qui s’ensuit ne se sont pas faits sans heurts. D’où sa crainte – et dans une moindre mesure, celle de son entourage – d’être rattrapé par certaines affaires de violation des droits humains ; ce qui n’est pas à négliger, si aucune garantie d’amnistie ne lui est accordée.
  • son armée, qu’il a lui-même recrée est d’un grand appui dans sa main mise sur le pays durant 27 ans. Naturellement, elle y compte toujours des ses « obligés » qui seront prêts à tout si le command en chef le leur demande. Il en est de même pour certains membres de son ethnie ou encore quelques milliers de militants dévoués pour son parti, car ils ne voudront perdre quelques prébendes que leur confère cette affinité.
  • le soutien de certains de ses pairs chefs d’Etat africains, notamment le président Alassane Ouattara redevable du soutien qu’il lui a apporté dans les successives crises ivoiriennes peut se révéler utile. Mais également, l’appui important que pourront lui apporter bien d’autres régimes sur le continent qui souhaitent s’éterniser au pouvoir.
  • il n’est pas certain non plus que la France-Afrique – n’en déplaise à l’actuel locataire de l’Elysée qui veut faire croire le contraire – ait assez de l’un de ses rares loyaux serviteurs sur le contient et souhaite s’en débarrasser. Dans ce cas, Compaoré peut continuer par faire la sourde oreille aux protestations de son peuple, parce qu’une France officieuse est de son côté.

Nonobstant le précédent argumentaire, il subsiste de fortes probabilités que ça casse :

  • le renforcement de l’union de l’opposition dont les rangs continuent par être grossis par la désertion d’anciens caciques du Congrès pour la Démocratie et le Progrès (CDP) joue crânement à la faveur des « anti-référendum » pour la modification de la constitution. Il faut y ajouter la détermination d’un peuple à rompre avec le règne sans fin de Blaise.
  • la réticence affichée de la communauté internationale, à soutenir les régimes favorables à la modification de leur constitution en Afrique peut avoir également son pesant d’or. Barack Obama et tout récemment François Hollande l’ont rappelé aux « mauvais élèves » qui seraient tentés par le diable. (On attend tout de même de voir quelle sera leur marge de manœuvre pour les en empêcher)
  • s’il y a un fait qui est récurrent ces dernières années au Burkina Faso, ce sont les successives mutineries au sein de l’armée impliquant parfois les hommes de la garde présidentielle. Le semblant d’ordre qui est revenu depuis ne peut occulter pour autant un probable malaise dans la grande muette. Si à ce stade, on peut encore se réserver de parler d’une fragilisation de l’armée, il n’est pas impossible non plus que les mésententes ressurgissent une fois qu’elles auront trouvé un terreau favorable.
  • Les conflits dans la sous-région ont occasionné une prolifération des armes et la dispersion dans les différents pays de mercenaires et autres trafiquants véreux qui n’attendent qu’une mèche soit allumée pour s’engouffrer. Ils seront sans état d’âme si le Burkina Faso s’offre sur un plateau d’argent à eux ; le régime en place aura du mal à les gérer qu’ils soient de son côté ou contre lui.

Photo Le Faso.net

En définitive, s’il est encore difficile de donner un pronostic exact quant à l’issue de cette confrontation entre les deux parties, en se référant à d’autres situations similaires, on peut affirmer sans ambages que le Burkina Faso est en train d’aller vers des lendemains incertains. Quelques précédentes échauffourées dans le pays ont déjà occasionné des pertes en vies humaines et des destructions d’infrastructures publiques. Rien ne rassure que le compteur macabre ne vient d’être déclenché de plus belle par les positions tranchées des uns et des autres. Au décompte final, à qui toutes ces victimes et destructions de biens seront-elles amputées ? A tout le peuple burkinabè certainement, qui n’aura pas su tirer leçon des crises survenues ailleurs. Après les conflits au Libéria, en Sierra-Léone, en Côte-d’Ivoire et au Mali, la sous-région ouest-africaine n’a plus besoin d’un nouveau foyer de tension au Burkina Faso, à plus forte raison, une crise inutile que le « Sage Compaoré », lui qui a autant de fois offert ses bons offices aux autres n’aura pas épargné au sien. Il est encore temps, qu’il démente le dicton : « Nul n’est prophète en son pays ».

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