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‘‘Il arrive que l’on pardonne la faute, jamais la différence. » Yasmina Khadra. Tout le défi de la diversité est là.

Quand ce vendredi en début de soirée, j’ai reçu mon ami au téléphone pour m’annoncer qu’il passait me voir, j’ai compris tout de suite que quelque chose ne tournait pas rond. La voix de Cyriaque était à peine audible comme s’il cherchait à se confier mais en même se le refusait,  un semblant de mélange d’hésitation et de dépit. Un quart d’heure plus tard, il était chez moi. Malgré le froid en cette période d’harmattan nous nous installons sous la paillote à l’abri de toute écoute indiscrète de ma famille. A peine a-t-il trempé ses lèvres dans l’eau qui lui est offerte en guise de bienvenue qu’il posa la calebasse. ‘‘Ça doit être bien grave là », me suis-je dit à moi-même et un court instant<!–more–>, mon esprit s’était évadé à la recherche de possibles motifs d’une aussi pesante solennité. Mes pensées se sont attardées un moment sur le père de Cyriaque, un sexagénaire. Mais le « vieux-jeune » comme le surnomment affectueusement ses « sujets » porte encore fièrement ses soixante-dix neuf ans. Pour preuves, le zèle et l’autorité avec lesquels il assume la régence du canton de Bunuta.

Mon ami racla la gorge comme pour me ramener à lui et commença avec ces premiers mots :

– ‘‘Manu, je suis démoli. Je ne sais plus quoi faire car la ligne rouge vient d’être franchie… »

Je saisis ce moment de pause qu’il a marqué pour lui demander s’il avait des problèmes à son travail. Mais il fit non de la tête et enchaîna :

– ‘‘C’est ma famille, plus précisément mon foyer. Cette fois-ci la guerre est complètement déclarée entre Carolina et le vieux au point qu’elle a intimé l’ordre à mon père de ne jamais plus mettre les pieds chez nous, sinon c’est elle qui s’en va… Je trouve qu’elle a exagéré elle aussi. Elle n’avait pas à répondre aux provocations de ma famille. Mes parents n’ont jamais digéré mon choix d’épouser une étrangère, de surcroît une blanche. »

Trois ans déjà que Cyriaque est revenu s’installer au pays après des études d’agronomie en Russie. Il a ouvert son propre cabinet pour accompagner les entreprises agro-alimentaires dans la sous-région ouest-africaine. Il s’en sort plutôt bien sur le plan professionnel. L’an passé, son épouse, « sa blanche » comme l’appellent avec ironie ses parents, l’a rejoint et depuis le couple a une jolie petite fille, Lynn. Cinq auparavant, Cyriaque et Carolina qui s’étaient rencontrés à la faculté ont convolé. Ce fut un choc culturel terrible pour ses parents, son père n’ayant jamais fait mystère qu’il lui a réservé au pays la princesse Mounira afin que plus tard Cyriaque puisse récupérer le trône royal. Le vieux a de la suite dans les idées, peut-on dire.

C’est vrai que les relations du couple avec la belle famille sont quelques peu tendues, mais rien d’exécrable. Le fait que Cyriaque et Carolina aient déclaré maintenant qu’ils s’en tenaient à leur unique enfant est considéré comme un affront pour le père de mon ami. Il n’aura non plus donc un petit fils et son espoir de ramener la chefferie traditionnelle dans sa propre famille semble de plus en plus voué à l’échec. Depuis, il ne cache plus son aversion pour celle qu’il considère désormais comme une intruse, plus est encore, incapable d’enfanter un « digne enfant », un garçon selon lui.

Et Cyriaque de poursuivre en ces termes :

– ‘‘Je crois que je suis en plein doute maintenant, je n’aurai pas dû épouser une étrangère. Les réalités de Carolina sont bien différentes des nôtres. Et pourtant, jamais auparavant, je n’ai aimé autant une femme… »

Ces derniers mots de Cyriaque viennent m’atteindre comme une épée en plein poumon. Je n’en revenais pas d’entendre ce vocabulaire de la part de quelqu’un d’aussi instruit, d’aussi moderne qui a grandi certes dans la tradition avec ses parents mais qui depuis plusieurs années déjà mène sans grande difficulté, une vie occidentale. Je décidai alors de me jeter à l’eau, de partager avec mon ami mon expérience conjugale. Bien souvent, les gens sont loin d’imaginer ce que chacun vit au quotidien dans son couple et même parfois dans presque toutes les relations humaines. Seule, la partie émergée de l’iceberg leur est visible et ils pensent souvent à tort que vous, en tout temps, vous menez une existence idyllique comme ça se passe dans des romans ou encore dans des films. Mais la vie est loin d’être une fiction. Autant que nous sommes, nous avons des moments de joies mais également de peines.  Peu importe notre origine, la couleur de notre peau, notre âge, chacun de nous a des qualités et des défauts, des peurs et souvent des idées préconçues.

Cyriaque s’aperçoit du changement brusque de mon attitude et je choisis ce moment justement pour m’adresser à lui d’un ton calme, compatissant mais ferme : ‘‘ Très cher Cyriaque, excuse-moi de te couper la parole. J’imagine ta peine en ce moment pour l’avoir vécue moi-même il y a quelques années. Oui ta situation est délicate mais ce n’est pas désespéré parce qu’aujourd’hui moi j’en suis sorti plus fort et déterminé. Mon épouse Blanche que tu connais bien a subi les mêmes attaques de la part de ma famille. Elle en était traumatisée la pauvre et notre couple a frôlé la séparation. Et pourtant, elle et moi sommes du même village, tous deux africains comme toi d’ailleurs. Mes parents lui ont attribué injustement un choix que j’ai fait pour des raisons personnelles. En effet, j’ai pris mes distances vis-à-vis de mon père du fait que j’ai estimé qu’il nous avait abandonne moi et mes frères à notre maman pour s’engager dans un nouveau mariage. Seule, notre mère a eu beaucoup de difficultés pour assurer notre éducation, mais Dieu aidant nous y sommes parvenus. Ma maman est décédée précocement sans avoir eu à jouir des fruits de son investissement. C’est inacceptable donc pour moi que mon géniteur veuille profiter de notre réussite quand il n’avait rien fait pour nous accompagner. Dès lors, mon attitude envers lui est très cinglante même si mes autres frères se sont toujours montrés moins intransigeants. Du coup, mon père prétend que si nous avions tous vécu la même misère et que moi plus que les autres, je me comportais de façon insolente envers lui, c’est que je suis influencé négativement par ma femme, pire par son père. Ce fut le comble. Il y a plus d’une trentaine d’années c’est vrai, mon beau-père alors qu’il travaillait à l’étranger envoyait de l’argent pour sa femme et ses enfants restés au pays mais également pour qu’on lui construise une maison. Ce pactole d’argent a été tout bonnement dilapidé par sa propre famille notamment son père. Quand il est revenu et a demandé des comptes, il a reçu une fin de non recevoir. Ayant perdu toute confiance en son père, il est parti avec sa femme et ses enfants s’installer dans une autre ville coupant définitivement le pont avec sa famille. Lorsqu’il a fait ma connaissance et su que j’étais du même village que lui, il a beaucoup hésité avant d’accepter m’accorder la main de sa fille. Certainement que ma sincérité et le grand amour que je voue à sa fille ont milité en notre faveur. Depuis, il est très ouvert à moi et j’ai pu m’apercevoir qu’il avait toujours la nostalgie de chez lui, de sa famille. Il n’aurait donc pu m’influencer, moins encore sa fille. Et pourtant,  mon père pense mordicus que mon beau-père veut me détacher de lui parce que lui-même l’avait été de ses parents, d’où l’aversion qu’il a pour Blanche, ma femme. Avant que cette situation devienne invivable pour elle, ma femme m’avait toujours encouragé à réviser ma position et même de temps à autre, elle faisait parvenir des présents à mon père. Tout cela n’aura pas suffi, mon père voulant que je me sépare d’elle pour épouser une cousine. A chaque fois qu’il trouve l’occasion, il ne cessait de me répétait que la progéniture de mon beau-père a été éduquée dans la haine et ne peut que distiller de la haine autour d’elle. A un moment, Blanche n’en pouvait plus de ses insinuations et décida de me laisser ma « liberté ». N’eût été la médiation de nos deux témoins de mariage, particulièrement les paroles de sagesse d’Andrea, une collègue allemande, notre ménage aurait volé en éclat… »

Au fur et à mesure que je parlais, je sentais Cyriaque de plus en plus se détendre et exprimer un air d’étonnement. A la fin, il s’excusa d’avoir cédé aux pressions de son père et promis d’aller se réconcilier avec sa femme. Je lui ai dit que c’est ce qu’il y a de mieux à faire. Il sortit un moment ouvrir sa voiture garée devant chez moi et revient avec une bouteille de whisky. Nous en prenons une gorgée et notre entretien s’est poursuivi sur des sujets moins sérieux. Avant qu’il se décide à partir, j’ai trouvé l’occasion de lui dire que le problème n’a jamais été nos différences, puisque chacun de nous est né unique et a une identité particulière qui est la somme de nos gènes, de l’environnement dans lequel il a évolué et bien d’autres choses encore. Le problème, ce sont les préjugés que nous avons sur l’autre et les peurs qu’elles déclenchent en nous. C’est plutôt cet état d’esprit qu’il nous faut déconstruire pour un vivre ensemble harmonieux.

Anthony Horowitz écrit dans La maison de soie : ‘‘Vous auriez montré une goutte d’eau à Holmes et il en aurait déduit l’existence de l’Atlantique. Vous me l’auriez montrée à moi et j’aurais cherché un robinet. C’est la différence entre nous deux. »